Le hockey est non seulement un sport de contact mais aussi un sport de contrastes. Quand on creuse un peu, surtout ces derniers temps, on se rend compte que peu de sujets font autant de « bruit » que celui des bagarres sur la glace. Au cours des derniers mois, plusieurs polémiques en France nous font poser la question : faut-il bannir les bagarres ? Essayons de vous donner quelques éléments de réponse.

 

En tant que supporter fidèle de Boston en NHL, j’ai évolué avec l’identité des Big Bad Bruins. De Terry O’Reilly à Milan Lucic en passant par les Zdeno Chara et autres Tanner Jeannot, j’ai vu défiler pas mal de bagarreurs en NHL. L’équipe continue de vouloir afficher ce visage, et ça me plaît. Je serais bien mal placé pour jouer les moralistes et affirmer que je suis profondément contre ces moments de tension. Ils font pour moi partie de l’ADN du hockey, ou plutôt, d’un certain hockey.

Pourtant, le récent cas de Pierre Crinon (que ce soit lors de l’affrontement face à Angers ou des JO) et tous les débats qui ont suivi en France obligent à une réflexion plus nuancée. Nous sommes dans un pays en développement sur le plan du hockey sur glace, qui se cherche encore et qui est à la croisée des chemins actuellement.

Le président Pierre-Yves Gerbeau est radical : il ne veut plus de bagarres. Selon lui, c’est quelque chose qui nuit profondément à l’image du sport et qui feront hésiter des parents à inscrire leurs enfants en club. Si je ne partage pas l’intégralité de son avis, le hockey étant pour moi un sport de contacts, d’impacts et d’émotions, sa vision est, à mon sens, compréhensible. Dans une certaine mesure tout du moins. Dans un pays où le hockey cherche encore sa place dans le paysage médiatique, la question du « juste milieu » n’a jamais été aussi cruciale. Faut-il tout simplement aseptiser le jeu pour séduire ou alors préserver ce qui a fait, des années durant, l’ADN de ce sport ?

LA PLACE DES BAGARRES DANS LE HOCKEY

 

Pour avancer sur ce sujet, il faut dans un premier temps comprendre que dans le hockey, et surtout à haut niveau, la bagarre n’est pas (toujours) un simple défoulement ou accès de colère. Parfois, ça sert de réponse immédiate. On vient « venger » un coéquipier qui a subi une charge incorrecte ou limite, ou alors on cherche à calmer les ardeurs d’un adversaire qui prend un peu trop ses aises. Au-delà de la protection, la bagarre agit aussi comme un régulateur.

Dans un sport de contact comme le hockey sur glace, les tensions peuvent s’accumuler rapidement. Si ça peut paraître paradoxal, un combat « propre » peut apaiser ce genre de matchs ou chacun se demande qui va finir par égorger l’autre, notamment quand l’arbitrage perd le fil. Les joueurs reprennent alors le contrôle sur la glace : on jette les gants, on évacue la tension, et tout le monde accepte l’issue et finit par se canaliser.

C’est aussi un levier psychologique pour remotiver ses troupes. Tout comme un but ou un arrêt spectaculaire, une bagarre peut galvaniser un banc et réveiller un public. Chaque joueur se bat avec ses propres armes, et pour un de joueur utilisant beaucoup son physique au service du jeu, c’est une manière de montrer l’exemple à son équipe. En se livrant à ce genre d’échauffourée, il envoie un message clair à son équipe : « Je donne tout, c’est à vous maintenant ».

LE « CODE »

Si l’on se renseigne un peu sur la pratique, il existe une sorte de principe invisible, un code, un « gentleman’s agreement ». Une bagarre dans le hockey ne commence, en théorie, pas par surprise, elle est systématiquement précédée d’une invitation, qu’elle passe par un jeu de regards, ou tout simplement une courte interlocution. Il faut obligatoirement que chaque partie accepte ce qui va suivre, et c’est ce consentement mutuel qui transforme ce qui parait être un vulgaire acte de violence en un acte plus noble et partagé.

Régulièrement à travers le monde, on voit passer des scènes assez perturbantes puisque deux joueurs venant de s’échanger des coups finissent par en rigoler ensemble sur le chemin de leurs geôles.  Il n’y a donc pas toujours d’animosité, c’est juste deux sportifs de haut niveau, dans un sport de contact, qui ont fini par faire ce qui leur semblait juste à un instant T. Une fois l’adrénaline retombée, le respect finit toujours par reprendre ses droits.

Il y a cependant une ligne à ne pas franchir, une frontière toute tracée. Tout ce qui sort de ce cadre et de cet accord mutuel n’est plus dans le cadre du hockey et devient, de facto, de l’agression. On en vient donc inévitablement à ce qu’appellent les anglo-saxons les « sucker punchs », qui sont en gros des coups portés par surprise, souvent par derrière, au sol, ou sur un joueur n’ayant pas jeté les gants.

Ce type de geste ne figure pas, dans une bagarre, mais ce genre de geste court-circuite les codes, mettent en péril la santé des joueurs et finissent par montrer une image désastreuse de notre sport. C’est ce genre de geste qui créent les situations très négatives que nous voyons aujourd’hui qui donne et donnera de l’essence à ceux qui veulent bannir l’engagement physique ou qui s’en serviront peut-être un jour pour supprimer, par exemple, des subventions. Ce genre de geste n’a absolument pas sa place dans notre sport puisqu’il est l’antithèse totale des valeurs de respect et d’honneur que le hockey défend.

Ce sont précisément ces dérapages qui alimentent les craintes fédérales et nous amène à la question du développement.

LA VENTE DU HOCKEY ET SES PARADOXES

Et là, ça devient plus complexe puisqu’on touche ce qui fait peur à la FFHG : le développement du hockey en France. Pierre-Yves Gerbeau a expliqué que pour lui, les bagarres font fuir les familles. Dans les faits, la réalité des patinoires est souvent plus nuancée et même paradoxale.

En tant que suiveur de plusieurs championnats et photographe, j’ai vu des spectateurs néophytes de tous les âges franchir les portes d’une patinoire avec l’espoir de voir une bagarre. C’est bel et bien un cliché qui colle à la peau du hockey, mais c’est aussi, et qu’on le veuille ou non, une tête de gondole. Lorsque deux joueurs jettent les gants, l’ambiance monte instantanément, le public se lève, crie, et même les enfants, portés par l’ambiance, sont galvanisés. C’est néanmoins aussi là qu’on discerne le piège puisqu’il ne faudrait pas que les gens ne viennent QUE pour cela. Le hockey est un sport d’une telle richesse technique, tactique et physique qu’il serait très insultant de le réduire à ces duels.

Le juste milieu dont je parlais tout à l’heure se trouve sans doute dans la compréhension de ce qu’on voit. Un combat mené dans les règles de ce « gentleman’s agreement » n’est pas traumatisant s’il est expliqué. Tout comme on explique à un enfant qu’un plaquage au rugby fait partie du sport, on peut expliquer qu’une bagarre au hockey l’est tout autant.

Sur le terrain, on voit clairement la différence nette entre le visage et le regard d’un joueur respectant les codes et la confusion d’un autre subissant un coup en traître. A mon sens, le vrai danger pour le recrutement ne réside pas dans le fait de tomber les gants, mais plutôt les gestes imprévisibles, les agressions gratuites et les blessures qui en découlent, et aussi les tarifs, mais on gardera ce dernier point pour une autre fois. Quand on inscrit son enfant au hockey, on accepte la dureté d’un sport de contact, pas une mise en danger déloyale.

En voulant éradiquer toute forme de bagarre, est-ce que le spectacle dont l’émotion brute fait partie ne deviendrait pas un poil trop aseptisé ? Les joueurs ne finiraient-ils pas par multiplier les coups en douce et en traître ? L’enjeu n’est peut-être pas de tout interdire, mais de s’assurer que ce qui se passe sur la glace reste du sport et ne finisse pas en fait divers.

LES DIFFERENCES CULTURELLES

 

Il faut aussi ouvrir les yeux et accepter notre réalité : la France n’est pas l’Amérique du Nord. En NHL, la bagarre est complètement intégrée au business et certains joueurs y sont spécialisés et payés là-dessus. En Magnus, ces profils de « goons » et « d’enforcers » n’existent plus. A l’instar de beaucoup de championnats européens, on privilégie désormais le modèle IIHF et des joueurs plus techniques et polyvalents. Dans un championnat où les équipes bataillent parfois avec de très petits budgets, une grosse blessure à la suite de mauvais coups peut couler la saison d’un club qui n’aurait pas les finances ou la profondeur nécessaire pour compenser la perte d’un de ses cadres.

D’ailleurs, même en NHL, la roue commence à tourner. On a pu lire énormément de choses sur les réseaux du style « n’allez pas voir la NHL ». En réalité, les bagarres sont en chute libre puisqu’en 20 ans, le pourcentage de matchs de NHL comportant au moins un duel est passé d’environ 40% à 20%. En plus de ça, les codes et le « gentleman’s agreement » évoqués plus tôt sont presque toujours respectés et la ligue protège ses actifs.

C’est là que l’exemple de Pierre Crinon face à Tom Wilson aux JO est plutôt révélateur. Ce combat ne m’a posé aucun souci dans les faits. Ils ont jeté les gants, conscients et consentants de ce qui allait se passer. Le règlement IIHF est ensuite entré en vigueur et les deux joueurs ont été logiquement expulsés, les bagarres étant interdites aux JO. En France, les suspensions tombent, parfois trop longues, parfois pas assez. On peut donc se demander si elles suffisent. Peut-être faudrait-il, comme dans de nombreuses ligues professionnelles, ajouter une sanction financière individuelle pour responsabiliser davantage les joueurs sur l’impact des mauvais coups dans le sport.

Quel est mon verdict ? En tant que fan de hockey, je ne demanderai jamais une aseptisation totale de ce sport et je défendrai toujours une bagarre qui respecte l’âme et les codes de notre discipline. En revanche, je m’opposerai systématiquement aux agressions gratuites ayant pour unique but de blesser et de faire mal.

Pour se faire une place médiatiquement et séduire le plus grand nombre de spectateurs, le hockey français doit évoluer et polir son image. C’est un sacré enjeu dans un pays où les sélections nationales brillent dans presque tous les sports collectifs, le hockey étant pour l’instant loin derrière. L’avenir de notre sport repose donc sur ce double chantier : porter l’Équipe de France vers des performances significatives sans pour autant sacrifier l’identité physique du hockey.

Pour moi, le juste milieu ne figure pas dans une interdiction radicale qui pourrait paradoxalement favoriser les agressions sournoises et les coups bas par manque de régulation entre les joueurs. La solution réside plutôt dans une éducation graduée, et ça commence par apprendre et ancrer des valeurs de fair-play et de respect dès le plus jeune âge. Ensuite, en progressant et quand l’intensité physique devient plus dominante, les joueurs devront être formés à la responsabilité de leurs actes et au respect des « codes ». L’enjeu est d’apprendre à nos joueurs à être des chevaliers, des guerriers d’honneur conscients de l’impact de leurs gestes, plutôt que des barbares cédant à l’agressivité gratuite. C’est à ce prix que le hockey gardera son identité tout en méritant sa place sur le devant de la scène sportive française.