Dans un entretien accordé à Plan de Match, Luc Tardif, président de l’IIHF, lève le voile sur les coulisses du hockey mondial. Il nous parle des relations complexes avec la NHL, des défis de la géopolitique et des ambitions de la fédération pour l’avenir.

 

L’IIHF (Fédération Internationale de hockey sur glace) multiplie les initiatives pour développer ce sport dans les régions traditionnelles et émergentes, tout en s’adaptant aux enjeux environnementaux et économiques actuels. Tour d’horizon des objectifs, défis et stratégies de l’IIHF pour façonner l’avenir du hockey mondial.

Durabilité, développement et mondialisation

 

Une vision durable et mondiale

L’IIHF a pour ambition de développer le hockey sur tous les continents. Cependant, ce projet ambitieux se heurte à plusieurs obstacles, notamment les infrastructures. Les patinoires, souvent coûteuses à construire et à entretenir, font face à des pressions liées à la durabilité environnementale.

« Les gaz réfrigérants utilisés dans les patinoires posent problème pour la planète. Nous avons anticipé ces changements en créant un département spécialisé et en élaborant un guide technique pour des infrastructures plus écologiques et économes en énergie », explique Luc Tardif, le président de l’IIHF. Par exemple, lors des Jeux Olympiques et des Championnats du Monde, des technologies utilisant le CO2 pour réfrigérer les patinoires ont été déployées avec succès.

La Fédération met à disposition des élus locaux et des concepteurs de patinoires un ensemble de recommandations pour optimiser les coûts et s’adapter aux nouvelles normes, notamment en Europe. L’objectif est d’éviter la fermeture des patinoires et de promouvoir des solutions innovantes, comme les patinoires synthétiques dans des régions où l’investissement dans des structures classiques est difficilement justifiable.

 

L’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud : de nouveaux horizons

L’expansion géographique du hockey est un pilier stratégique. L’Asie connaît une croissance spectaculaire, avec la construction de 300 patinoires en Chine et 90 à Pékin. La Thaïlande a également vu l’ouverture de deux nouvelles patinoires récemment. Mais les ambitions de l’IIHF s’étendent bien au-delà de l’Asie.

En Afrique, un événement historique se prépare : la première African Cup, prévue -pour le moment – en 2025, réunira le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, le Kenya et l’Afrique du Sud. « C’est un signal fort. L’appartenance à l’IIHF devient un marqueur de reconnaissance », affirme l’IIHF. De même, en Amérique du Sud, bien que de nombreuses patinoires existent, elles ne répondent pas encore aux standards internationaux. L’IIHF travaille activement pour pallier ce déficit.

 

Le 3×3 : une révolution adaptée à la jeunesse

Parmi les initiatives novatrices, le hockey 3×3 se distingue comme un levier de développement clé. Introduit en 2018, ce format réduit, avec des matchs courts joués en largeur de patinoire, séduit particulièrement les pays en voie de développement et les jeunes générations.

Lors des Jeux Olympiques de la Jeunesse 2020 à Lausanne, le format a connu un succès retentissant. « Le 3×3 est un sport intense, adapté à une génération qui préfère des formats courts et dynamiques », note Luc Tardif. Les médias, également séduits par des matchs de moins d’une heure, facilitent sa diffusion.

L’IIHF envisage désormais d’inclure le 3×3 dans le programme des Jeux Olympiques d’hiver 2030 en France, un dossier qui sera présenté au Comité Olympique en janvier 2025.

 

Hockey féminin : vers une professionnalisation accrue

Le hockey féminin, longtemps en retrait, bénéficie d’une attention particulière. L’IIHF travaille à sa professionnalisation dans tous les pays, notamment dans les 16 premières nations du classement mondial. « Même des pays en retard s’y mettent, avec des investissements significatifs, comme en Chine, où 3 millions d’euros par an sur trois ans ont été injectés », souligne le président de l’IIHF.

Une meilleure coordination internationale, notamment pour les pauses dédiées aux compétitions féminines, est également en cours. L’objectif est de garantir une couverture médiatique accrue et de renforcer la visibilité du hockey féminin sur la scène internationale.

Un avenir prometteur

Avec des initiatives alliant durabilité, innovation et expansion, l’IIHF redéfinit le hockey mondial. En développant des formats adaptés, en explorant de nouveaux marchés et en misant sur la diversité des pratiques, le hockey sur glace s’affirme comme un sport en phase avec son époque, prêt à séduire un public toujours plus large.

 

L’IIHF et les relations internationales

 

Relations IIHF-NHL : un partenariat stratégique sous tensions

Les relations entre l’IIHF (Fédération internationale de hockey sur glace) et la NHL (National Hockey League) jouent un rôle central dans la promotion du hockey à l’échelle internationale. Bien qu’elles partagent l’ambition commune de développer ce sport, les négociations entre ces deux entités restent souvent complexes, marquées par des enjeux financiers, des désaccords sur les priorités et des intérêts divergents.

La question des Jeux Olympiques : des négociations à plusieurs niveaux

La participation des joueurs de la NHL aux Jeux Olympiques a longtemps été un point de friction. Pour les JO de Pyeongchang en 2018, les discussions n’ont pas abouti : ni le CIO, ni la NHL ne trouvaient le marché sud-coréen suffisamment attractif, entraînant l’absence des joueurs NHL.

En revanche, pour les Jeux de Pékin 2022, le contexte était différent. La Chine représentait un marché stratégique, et les Chinois ont activement participé à trouver des solutions, notamment en matière d’assurances. Malgré des accords préliminaires, la pandémie de COVID-19 a finalement empêché la participation des joueurs NHL. « Il y avait une forte demande des joueurs pour participer aux JO, mais les circonstances ont compliqué les négociations », souligne Luc Tardif.

La clé de ces négociations repose sur un équilibre délicat entre les propriétaires des franchises, l’association des joueurs et les fédérations internationales. Lors des discussions pour Pékin, l’IIHF a réussi à financer 12 millions d’euros pour couvrir les assurances des joueurs et à répartir les charges, bien que ce processus reste complexe pour chaque cycle olympique.

La NHL et les championnats internationaux : un partenariat en construction

Outre les JO, les relations entre l’IIHF et la NHL se jouent également autour des championnats mondiaux et des compétitions internationales. La NHL, soucieuse d’élargir son audience, explore des concepts comme des tournois internationaux en Europe, en collaboration avec l’IIHF.

Les joueurs NHL sont toujours enclins à participer aux tournois de l’IIHF, notamment les jeux olympiques. Ils se heurtent parfois à la ligue. La NHL a besoin de trouver un retour sur investissement au-delà du sportif. L’IIHF, elle, est un facilitateur qui se doit de préserver le hockey. Un des évènement clé pour elle, un évènement « sacré », ce sont les championnats du monde qui génèrent près de 70% de son budget et finance tous les autres évènements. 

Les entités du hockey mondial tente de trouver un juste milieu, un équilibre qui n’est pas toujours simple à trouver en fonction des intérêts et besoins de chacun.

Un contexte européen en évolution : opportunité ou menace ?

Avec le retrait des clubs russes des compétitions internationales et la montée en puissance des championnats européens, la NHL semble de plus en plus intéressée par le marché européen. Ce mouvement suscite à la fois des opportunités de collaboration et des tensions potentielles.

L’un des principaux points d’achoppement est l’utilisation des pauses internationales. La NHL souhaiterait organiser des compétitions durant ces périodes, mais cela entre en conflit avec les obligations des ligues européennes et les intérêts de l’IIHF. « Si la NHL insiste pour utiliser ces pauses, cela pourrait compromettre nos contrats marketing pour les Championnats du monde », avertit Luc Tardif.

Une solution par la co-production ?

Pour éviter une confrontation frontale, l’IIHF et la NHL explorent une solution basée sur la co-production. Des discussions sont en cours pour développer des compétitions conjointes, mais les négociations restent délicates. Une réunion stratégique est prévue en début d’année 2025 avec les clubs et ligues européennes pour établir une position commune et proposer un cadre de coopération avec la NHL.

Malgré les défis, Luc Tardif reste optimiste : « Si nous pouvons trouver un accord pour co-produire, cela serait idéal pour le développement du hockey mondial. » Les mois à venir seront décisifs pour déterminer si un partenariat équilibré entre la NHL, les ligues européennes et l’IIHF peut être mis en place.

Un avenir incertain mais prometteur

Les relations entre l’IIHF et la NHL, bien qu’émaillées de tensions, sont cruciales pour la promotion du hockey international. Entre les opportunités d’expansion en Europe, les enjeux olympiques et les défis liés au calendrier, l’équilibre reste difficile à trouver. Cependant, une coopération renforcée pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour ce sport en pleine mutation.

Géopolitique et hockey : comment l’IIHF navigue dans les eaux troubles de la diplomatie mondiale

Depuis le début de son mandat, Luc Tardif a été confrontée à de nombreux défis géopolitiques qui ont influencé l’organisation de ses compétitions et la gouvernance du sport. Entre crises sanitaires, conflits internationaux et tensions diplomatiques, l’IIHF a dû s’adapter pour maintenir l’intégrité et le développement du hockey.

COVID-19 et les premières alertes géopolitiques

La pandémie de COVID-19 a marqué un tournant pour l’IIHF. L’annulation des Championnats du Monde (CdM) en 2020 et le déplacement de l’édition 2021 à Riga ont été des décisions difficiles, prises pour des raisons de sécurité. « C’était la première alerte, un contexte géopolitique mêlé à une crise sanitaire sans précédent », explique Luc Tardif. Cette période a également mis en lumière la nécessité d’arbitrages complexes, notamment en lien avec la Russie, déjà sous sanctions pour des affaires de dopage avant les Jeux Olympiques de Pékin 2022.

La guerre en Ukraine : une gestion en urgence

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a intensifié les défis pour l’IIHF. La guerre a obligé la fédération à agir rapidement, en excluant les équipes russes et biélorusses pour des raisons de sécurité et en réorganisant les compétitions. Les Championnats du Monde, initialement prévus à Hartwall Arena en Finlande, ont dû être déplacés car cette infrastructure appartenait à des intérêts russes.

« C’était un choc pour tout le monde. Le hockey est central en Russie, mais il n’était plus possible de les intégrer dans le contexte occidental », souligne le président de l’IIHF. Aujourd’hui, la fédération doit jongler entre les impératifs de sécurité et la pression pour réintégrer ces puissances historiques du hockey, tout en tenant compte des impacts économiques et diplomatiques.

Réflexion sur l’avenir : réintégration ou exclusion durable ?

Alors que l’IIHF s’est adaptée à l’absence de la Russie et de la Biélorussie, la question de leur réintégration reste en suspens. « La Russie est un acteur clé du hockey mondial. Ses équipes attirent des foules et stimulent la compétition. Mais leur retour soulève des problématiques de sécurité et d’équilibre géopolitique », précise Luc Tardif.

En parallèle, des compétitions comme la KHL (Ligue continentale de hockey, en Russie) cherchent à s’émanciper de l’IIHF en organisant leurs propres tournois, comme les Friendship Games. Ce mouvement pourrait isoler encore davantage la Russie et continuer d’impacter le hockey sur glace au niveau international.

Le hockey français : une dynamique positive

Sur un plan plus local, le hockey français connaît un regain d’énergie. Le développement de la Ligue Magnus, avec de nouvelles patinoires et une structuration accrue des clubs, témoigne de cette progression.

« Des équipes comme Marseille apportent un vent de fraîcheur au championnat. Avec un peu de savoir-faire, il est possible de gravir les échelons, comme passer de la Division 1 à la Magnus. Cela prouve que le championnat français est en train de se structurer », se réjouit le président de l’IIHF. La montée en puissance d’une nouvelle génération de joueurs français pourrait également porter ses fruits sur la scène internationale, donnant un élan supplémentaire à ce sport en pleine évolution en France.

Gouverner dans l’incertitude

L’IIHF continue de faire face à un environnement géopolitique complexe. Entre décisions à court terme pour gérer des crises immédiates et réflexions stratégiques pour préserver l’équilibre du hockey mondial, la fédération joue un rôle de médiateur et de garant de la stabilité.

Si l’IIHF espère un retour des Russes et des Biélorusses dans le giron international, elle doit également s’assurer que cette réintégration, si elle a lieu, se fasse dans des conditions favorables à la sécurité et à la cohésion. En attendant, le hockey mondial poursuit son chemin, porté par une capacité d’adaptation exemplaire et une volonté d’innover malgré les turbulences.